Montessori : le grand malentendu

Montessori : le grand malentendu

Depuis quelques années, la méthode pédagogique Montessori connaît un succès grandissant auprès du grand public. Tout le monde en a entendu parlé. Beaucoup de sites marchands proposent désormais leur gamme estampillée « Montessori », ainsi que des boutiques. La mode Montessori entre dans les maisons et dans les classes. N’est-ce pas génial ? Malheureusement, de nombreuses erreurs de compréhension dénaturent cette pédagogie. Selon moi, il y a un grand malentendu.

 

Montessori à la maison

 

 

 

 

Si comme moi, vous traînez régulièrement sur les réseaux sociaux, vous avez peut-être remarqué cette folie : à la maison, on s’improvise Valérie Damidot pour aménager la plus belle chambre « Montessori »  à grands renforts de lit-cabane super joli,  de petits fanions et de guirlandes lumineuses. Des étagères basses ikéa sur lequel trône un arc-en-ciel de Grimm (Sérieusement, vous avez vu combien coûte ce jouet, certes, très beau?) et pleins de jouets en bois au style rétro complètent le tableau. On se rue sur les sites internet vendant des jouets avec le titre « Montessori », et quand on a vendu ses deux reins, on s’oriente sur des sites peu éthiques proposant des objets à la qualité chinoise douteuse à très bas prix (aliexpress, wish, montessori star et compagnie). Ou alors, on passe des heures à regarder des tutos DIY pour fabriquer soi-même tous ces trucs, tout ça pour que finalement notre bambin ne daigne même pas essayer notre création. Il préfère retourner à son jouet à piles qui fait un boucan pas possible et qui clignote comme un sapin de Noël. Dois-je parler du grand frère qui en profite pour réclamer un épisode de la Pat Patrouille ?

 

Montessori dans certaines classes

Dans de plus en plus  d’enseignants – le plus souvent en maternelle –  tentent d’intégrer du « Montessori » à leur pratique. De ce qu’on peut lire, on retient très vite que l’enfant doit MA-NI-PU-LER. Ca tombe bien, les nouveaux programmes en Maternelle le précisent aussi ! On se rappelle aussi que l’on « doit » proposer du matériel individuel sur des petits plateaux. On retient que ce sont les élèves qui choisissent leur atelier. Ils ont le droit de le faire et refaire autant de fois qu’ils veulent parce-que chacun-son-rythme.

Et ça donne quoi ?

Une préparation matérielle

Ca donne des enseignants qui passent leurs vacances à fabriquer des petits ateliers de manipulation, qui chinent dans les foires à tout à la recherche du mini pichet d’eau pour le transvasement, qui dépensent des fortunes (très souvent avec leurs propres deniers la faute au « budget-pas-extensible-de-lécole » et aux « parents-qui-n’ont-même-pas-donné-pour-la-coop« ). On cherche aussi à réutiliser ces jeux qui traînent dans les placards de la classe, vous savez, ces jeux supers mais inexploitables en groupe de 6, ou ceux dont on a perdu une partie du matériel. on passe du temps à créer des « fiches de route » pour valider les ateliers  parce-que faut-bien-évaluer-et-laisser-une-trace » On  installe fièrement notre « coin montessori » dans la classe standard qui accueillera dès le lendemain 31 joyeux bambins du même âge avec une ATSEM à mi-temps.

On définit dans l’emploi du temps des moments où les élèves pourront aller sur ces ateliers. Pour essayer. Pour voir ce que ça donne.  On leur présente la grande nouveauté, tout content, avec ce brin de fierté de « la-maitresse-qui-a-tout-compris-et-qui-déchire-grave » et là, c’est la cata.

Un carnage en classe

Gisèle,3 ans, arrache les cheveux de Pamela, 3ans aussi, pour avoir la tour verte (la tour rose était trop chère). Teddy, 3ans et demi, fait tomber le pichet d’eau en porcelaine (trouvé à Emmaüs) qui s’éclate au sol, et c’est Sylvie l’ATSEM, qui accourt avec serpillère, pelle et balai pour ramasser avant que Teddy ne se coupe. Teddy est tout penaud, et pendant que Sylvie ramasse « ses bêtises » en regardant de travers la maîtresse qui a encore des idées bizarres, Josselin décide de manger la semoule d’un autre plateau de transvasement. (son pantalon, la chaise, la table, son pull, ses chaussettes et même ses oreilles en mangent aussi). La calme Mélyna, elle, a choisi l’activité de numération : « pose dans le plateau autant d’oursons qu’indique la carte » et attend sagement que la maîtresse viennent valider son activité de manipulation, mais comme l’attente est longue, elle finit par jouer avec les figurines. D’ailleurs, la maîtresse essaye de présenter à Kylian l’activité « paires de sons » mais impossible de bien entendre le bruit des petites boites pour retrouver les sons identiques, parce que pendant ce temps, un groupe joue au coin traditionnel  » Marchande » et un autre utilise des Kaplas. Quand vient l’heure de la récréation, la maitresse sonne « la clochette du rangement » signifiant aux élèves qu’il faut ranger la classe, et vite parce-qu’elle est de service en récré et presse un peu le petit Tom qui voudrait finir son activité avant de ranger.

A la fin de la journée, on retrouve une maîtresse vidée et découragée. A côté d’elle, il y a une ATSEM incrédule qui se demande pourquoi troquer une organisation carrée qui avait l’air de bien marcher contre un chaos total.

Bref, des petits exemples, à la maison, et à l’école, qui illustrent parfaitement le malentendu. Il y a une confusion entre la Mode Montessori, et la Pédagogie issue de l’expérience et des recherches d’une grande Dame, Maria Montessori.

C’est tout à l’honneur de ceux qui veulent varier dans leur classe. Mais la pédagogie Montessori, ne se résume pas à proposer des activités de manipulation sur un plateau. Cela ne se résume pas à de beaux jouets en bois, et un beau lit posé au sol.

Alors, c’est quoi, la Pédagogie Montessori ?

C’est d’abord un état d’esprit, une attitude, une réflexion sur l’enfant dans sa globalité, et un environnement.

 

Un environnement adapté pour chaque période sensible

« Apprend moi à faire seul » est LA phrase clé qui résume toute cette pédagogie.  L’idée est de proposer un environnement et du matériel adapté aux enfants en fonction de leur stade de développement et de « leurs périodes sensibles ». Les périodes sensibles sont des passages que traversent tous les enfants à un moment ou à un autre dans leur vie. Pendant chaque période sensible, ils sont naturellement attirés fortement par tel ou tel apprentissage. Si l’adulte le remarque et en profite pour proposer à l’enfant des activités ciblées, celui-ci sera plus motivé, plus concentré, et apprendra plus facilement et plus vite. Si on loupe ces périodes sensibles, on rate des occasions qui ne reviendront plus selon la pédagogue.

Une posture particulière pour l’adulte

Des parents ou des enseignants imprégnés de cette pédagogie se montrent bienveillants sans aucun jugement,  se positionnent plutôt en retrait, observent beaucoup et accompagnent les enfants dans leurs apprentissages. Ils favorisent l’autonomie de l’enfant en toutes circonstances.  les adultes ne tentent pas d’accélérer les choses, car le respect du rythme de chacun est une règle d’or, et ils ne font jamais à la place de l’enfant. Ils limitent leurs interventions directes (perçues par l’enfant comme un échec) pour donner au petit la confiance en ses propres capacités. L’adulte essaye autant que possible de ne jamais interrompre les enfants en pleine concentration. A l’école, les enseignants ne servent pas à valider une réussite. En revanche, ils s’arrangent pour proposer à l’enfant des situations d’apprentissage et du matériel qui lui permette de s’auto-corriger dans son travail.

Un groupe multi-âges

Autre paramètre important pour que tout fonctionne bien en classe : une classe multi-âges, et une ATSEM à temps plein. C’est d’ailleurs ce que précise Céline Alvarez dans ses interventions. Dans une classe où plusieurs enfants d’âges différents évoluent, les plus jeunes observent les plus grands et bénéficient de leur aide. Travailler aux côtés des enfants plus âgés donne envie de grandir.  Les plus grands ont davantage confiance en eux en se positionnant comme des guides pour les plus petits. Ils apprennent le sens des responsabilités. On retrouve aussi des bénéfices dans les apprentissages : Les élèves capables d’expliquer une consigne à un autre camarade sont des élèves qui ont compris et intégré la notion. Du point de vue de l’enseignant, il est plus facile d’installer des habitudes de travail  avec un petit nombre de « nouveaux » à la rentrée, plutôt qu’à 31 élèves d’un coup.

 

Soyons vigilants

Cela ne sert à rien de proposer aux enfants du matériel inspiré de Montessori, si on ne prend pas la peine de les observer avant de leur proposer. Si on ne prend pas la peine d’observer notre propre comportement envers eux, cela ne fonctionnera pas. Si l’enfant casse son pichet, on lui donne la possibilité de ramasser plutôt que de l’éloigner par exemple… Lorsqu’on lui donne un lit au sol, il faut accepter l’idée qu’il sorte de son lit s’il n’a pas sommeil même si vous estimez qu’il est l’heure de dormir. Quand on se place toujours comme l’adulte qui valide un geste, un comportement, une réussite, on n’encourage pas l’autonomie de l’enfant. A l’école, si on saupoudre son fonctionnement habituel d’un peu de poudre de perlimpinpin Montessori, sans revoir de manière approfondie son fonctionnement dans sa globalité (dont sa propre attitude et celle de l’ATSEM), je ne suis pas sûre que cela porte ses fruits. C’est super dur non ?

 

Un bilan positif pour la suite

J’avais envie de dire tout cela, car moi-même je suis tombée un peu dans le piège de la Mode Montessori au début (à la maison et en classe). J’ai compris réellement les enjeux de la méthode en visitant une école privée. Quoiqu’il en soit, c’est une remise en question de notre pratique en classe très profonde. On doit se remettre en question que si on adhère totalement au concept sinon je pense que l’on ne peut pas faire les choses correctement. A la maison aussi, c’est savoir remettre en question notre position d’adulte. Je trouve cela très difficile de sortir des schémas traditionnels. Malgré tout, sur les réseaux sociaux, ou au fil de mes remplacements, je suis heureuse de voir que de plus en plus d’enseignants prennent le temps et trouvent l’envie de se pencher sérieusement sur la question. De plus en plus de personnes vont au-delà de la mode commerciale et utilisent vraiment les richesses de cette pédagogie. il n’y a qu’à regarder sur la carte géographique proposée par Céline Alvarez : les enseignants inspirés par cette méthode (ou tout autre méthode pédagogique alternative respectant les lois naturelles de l’apprentissage) s’inscrivent sur cette carte s’ils le souhaitent afin d’avoir une vision globale du Changement qui s’opère à l’Ecole, et pour se mettre en relation si besoin.  Ils sont de plus en plus nombreux !

A petits pas, nous avançons lentement, mais sûrement. et ça me réjouit !

 

 

 

 

 

 

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